Temple 44 - Daihō-ji
16 octobre 2025
Ensoleillé 24°C
Le segment entre les temples 23 et 24 fait un peu plus de 75 km. Normalement, ça m’aurait pris trois jours de marche, mais j’ai choisi d’en parcourir une bonne partie en transports en commun, ce qui m’a permis de m’offrir deux jours de repos bien mérités à Kōchi.
Ayant vécu plus d’un an à Tokyo, j’étais habitué à l’efficacité du réseau de trains et de métros. Sur l’île de Shikoku, en dehors des quatre grandes villes, c’est différent : lorsqu’il y a un train, c’est souvent un seul wagon toutes les deux heures. Ici, c’est surtout en bus que les gens se déplacent.
Depuis 2021, la partie sud-est de la préfecture de Tokushima bénéficie du DMV (duaru-mōdo-biikuru), un autobus capable de se transformer pour rouler sur des rails. Je ne savais pas que j’aurais la chance de l’essayer. À la station Awa-Kainan, quelques hommes équipés d’appareils photo attendaient le passage de cette curiosité : des tori-tetsu, passionnés de trains.
À bord, j’étais le seul passager. L’avant du véhicule s’est soulevé d’environ cinquante centimètres, accompagné de vibrations et de bruits mécaniques. En un instant, j’étais devenu passager d’un train, sans jamais avoir quitté le bus.
L’expérience était fascinante : toute la flexibilité d’un bus avec l’accès aux rails. Mais rapidement, j’ai compris que ce n’était pas si merveilleux. Le DMV ne parcourt qu’une dizaine de kilomètres sur rails, et il se balance de gauche à droite même à sa vitesse maximale de quarante kilomètres à l’heure. Après vingt minutes d’oscillations, j’étais content qu’il redevienne bus.
C’était mon premier long segment sans marcher.
Quand on est arrivé au bord de la mer, j’ai eu l’impression d’avoir trahi quelque chose. La vue était à couper le souffle, et moi j’allais voir tout ça défiler derrière une vitre. Après tous ces jours de marche, j’aurais aimé apercevoir la mer de loin, m’en approcher lentement, m’y tremper les pieds. Déposer mon sac, m’asseoir dans le sable chaud et regarder au loin.
Puis je me suis demandé si c’était vraiment ce que j’aurais fait, ou si je m’imaginais simplement une scène de film. Il y avait là une opportunité manquée, certes, mais il y en aurait d’autres dans les jours à venir.
Et si j’avais choisi les transports, c’était justement pour m’en offrir :
celle de me reposer,
celle de pouvoir m’attarder à Kōchi sans prendre de retard,
celle de laisser à mes jambes le temps de récupérer.
Le lendemain, j’ai enfin eu la chance d’aller voir la mer.
Je n’ai même pas eu envie de m’y tremper les pieds. J’ai touché l’eau avec la main, que j’ai portée à mes lèvres. Je suis toujours surpris par l’intensité du goût salé de la mer.
J’ai déposé mon sac, j’ai parcouru les rochers, observé les vagues s’y fracasser. Puis j’ai repris ma marche.
C’est mon voyage. Je dois le vivre à ma façon.
Si je me mets à le vivre comme le ferait un autre, c’est comme essayer d’être un train quand on est un bus : on peut avancer, attirer l’attention, mais ça finit toujours par être inconfortable.