Temple 88 - Ōkubo-ji
4 novembre 2025
Partiellement ensoleillé 17°C
Le fait d’avoir pris une journée de repos entre le 87ᵉ et le 88ᵉ temple m’aura permis d’arriver à ce dernier plus calme que je ne l’aurais cru. Plutôt que d’être épuisé, je me sens serein, prêt à boucler la boucle, curieux de voir ce que ça fera d’enfin pouvoir dire que c’est terminé.
Je sors de l’hôtel avec seulement mon bâton de marche et mon petit sac à bandoulière. Voyager léger est devenu une habitude. Ce matin, il ne me reste qu’une dernière étape, un dernier détour.
Le ciel est clair, l’air frais, et cette douceur contraste avec la chaleur lourde du début du pèlerinage. Je monte dans le train à la gare de Kawaramachi, le bâton posé contre mes genoux. Trente minutes plus tard, je descends pour prendre le bus vers le temple 88.
À mi-chemin, il s’arrête devant le musée du henro. Quelques pèlerins montent. Ce sont des visages connus. On se salue, heureux de se revoir ici, à la fin. En arrivant, on prend quelques photos, mais je poursuis seul. C’est ainsi que j’ai envie de vivre ce moment.
Je monte les marches du temple, m’incline, me purifie les mains et la bouche, comme je l’ai fait tant de fois. Puis je dépose mon bâton dans le support prévu à cet effet avant d’aller me recueillir au temple principal, puis au temple secondaire. Je termine ma routine, sans qu’il ne se passe rien de spécial.
Au temple 88, les pèlerins laissent leur bâton derrière eux, signe que le pèlerinage est terminé. Je n’avais pas l’intention de garder le mien, alors je le dépose parmi des dizaines d’autres, tous marqués par la route. Ils sont tous identiques, mais je reconnaîtrais le mien sans hésiter. Il n’est plus nécessaire, mais le laisser là me serre la gorge.
Les dernières étampes viennent compléter mon carnet. Je m’attendais à ressentir quelque chose de fort, mais le moment passe simplement, comme les 87 précédents. La dame trace la calligraphie, me rend le carnet, je la remercie et je sors. Rien n’a changé.
En franchissant le portail, ce vertige familier me prend : j’ai oublié quelque chose. Puis je me rappelle que non, cette fois, je ne l’ai pas oublié. Je l’ai laissé, pour de bon.
Pendant tout le voyage, j’ai oublié mon bâton au moins 88 fois. Parfois à la sortie d’un temple, parfois plusieurs kilomètres plus loin. Il m’a encombré, agacé, j’ai failli assommer des gens avec dans le bus, l’ai coincé dans des grilles d’égout, échappé en pleine rue.
Mais il m’a aussi soutenu dans les montées, servi de repère, d’appui, de distraction. Sans m’en rendre compte, je m’y étais attaché.
Le laisser là, c’est accepter que le voyage se termine.
Les larmes montent, puis un rire me prend, un mélange de soulagement et de joie.
Triste que ce soit fini, reconnaissant de l’avoir vécu.
Soulagé que ce soit terminé, excité de voir ce qui m’attend après.