Ville de Québec
15 septembre 2025
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C’est drôle : plus jeune, j’étais plutôt du genre à prévoir au strict minimum.
Quand je suis parti au Japon en 2006, je m’étais dit que je trouverais un emploi sur place. Un logement, sur place. Je me suis lancé sans savoir à quoi m’attendre. Et ça a fini par être l’une des expériences les plus belles, marquantes et formatrices de ma vie.
Cette fois, pour que le projet se réalise, il fallait que je planifie précisément. J’en ai presque oublié ma capacité d’adaptation.
J’ai souvent dit qu’en voyage, la chose la plus importante à prévoir, c’est qu’il y aura forcément des imprévus.
Je le crois encore, mais avec l’âge, je cherche davantage à contrôler ce qui m’arrive. Pas sûr que ce soit pour le mieux : quand quelque chose m’échappe, je me sens plus démuni qu’avant.
Aujourd’hui, je pense que je fais en partie ce voyage pour céder le contrôle.
J’ai bien l’intention de marcher les 1177 km du Shikoku Henro. Mais si je n’y arrivais pas ?
Si je n’y arrivais pas, il ne se passerait rien..
Contrairement aux participants de The Long Walk, mon projet n’a pas de règles strictes. Personne ne me donnera d’avertissement si je ralentis. Personne ne me braquera avec un fusil si je m’arrête.
Parmi les quelque 150 000 personnes qui font le pèlerinage chaque année, seulement 1 % à 2 % le font dans son entièreté à pied. Beaucoup ne parcourent qu’un seul segment, choisissent le vélo ou l’autobus.
Je veux tout marcher, mais je ne dois pas laisser cet objectif concret m’empêcher d’en atteindre d’autres, plus abstraits, liés à mon développement personnel.
Hier, j’ai marché de chez moi à Cap-Rouge aller-retour pour m’entraîner. Je voulais voir si je pouvais le faire plus rapidement qu’en mai. Finalement, ça m’a pris plus de temps et c’était parfait comme ça.
Parce que j’ai pris une pause à la plage de la promenade Champlain, presque déserte alors que je l’avais vue pleine de monde tout l’été, je me suis attardé à écouter deux vieux amis de 85 ans profiter de la journée. Ils parlaient avec satisfaction de leur sandwich aux œufs du dépanneur et, avec une curiosité enfantine, discutaient de la meilleure façon de monter sans danger les marches vers la cantine du deuxième étage, qu’ils n’avaient encore jamais vue.
Parce qu’au Quai 1635, à mi-parcours, j’ai savouré lentement mon fish’n’chips. Le soleil réchauffait ma peau, le vent du fleuve était frais, et chaque bouchée, même une simple frite, m’obligeait à fermer les yeux et à exister uniquement à travers le goût.
Parce qu’en revenant par le chemin Sainte-Foy, j’ai découvert — ou peut-être redécouvert — le plaisir simple d’écraser des noisettes tombées sur le trottoir avec mes bottes. Chaque pas faisait un crac sec et net, suivi de la sensation granuleuse de la coque qui cédait sous mon pied. Il y en avait partout et je me suis mis à zigzaguer d’un côté à l’autre de la rue pour en éclater le plus possible.
À Shikoku, j’espère marcher ces 1177 km. Mais si ça devient impossible, je visiterai les 88 temples autrement. Et quoi qu’il arrive, je profiterai de mes 44 jours, en vivant à travers mes cinq sens pour en tirer le maximum.